les mots de MEL

"De deux choses Lune, l'Autre c'est le Soleil." JACQUES PREVERT

23 octobre 2009

Allégresse

Il arpente avec allégresse les pavés polis de ce village sans âge, enfin libéré du joug des flots estivants. Les venelles laissent courir les feuilles d'automne, qui s'amassent en tourbillons, comme une offrande, devant l'église redevenue froide et silencieuse. Le vent frais lui coupe le souffle et ses yeux se plissent pour ne rien perdre de ce moment de quiétude quasi médiévale; la pierre pourrait laisser échapper un chevalier prisonnier d'une poterne oubliée.

Sur la place Tissandier d'Escous, une ombre approche, descendant de Barrouze, une silhouette longue et brune à l'allure androgyne, un chapeau rouge sang, un col qui remonte le long des joues,la main cachant la bouche. Plus près, les yeux, perçants et tristes, ourlés de noir, bien sûr. Elle ne le voit pas vraiment, pense-t-il.

Ils sont seuls, la place est grande, mais elle le frôle en titubant et repart, courbée, pliée, par une rafale de vent qui gonfle le manteau et soulève le chapeau qui vole jusqu'à lui, grand oiseau mou qui vient s'écraser contre sa poitrine, déposant au passage un parfum capiteux et lourd qui le grise et l'étourdit.

Elle se retourne lentement et des cheveux roux s'entortillent devant son visage, la rendant illisible, elle tend la main, mais ne bouge pas, elle semble scellée à la pierre, comme la statue dressée à ses côtés et il n'ose avancer lui-même, de peur de rompre le charme.

Ils restent un moment plantés là, le vent les fait danser malgré eux, mais pas un pas, juste des corps qui oscillent. Maladroit, il tente de l'approcher, le chapeau rouge plaqué contre son corps et glisse lourdement sur un tapis de feuilles sombres. Un rire superbe résonne sur la place et une bouche rouge carmin laisse entrevoir des dents de carnassière...

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12 octobre 2009

Seraphin: encore et toujours

Seraph

Je publiais, il y a déjà quelques temps de ça, un portrait sensible de mon si cher ami Séraphin. Si il est  une personne que je n'aurais jamais  rapproché de l'image de mon père perdu, c'est bien cet homme au coeur d'enfant que le mal, croyais-je n'atteindrais jamais;

Notre dernière visite, au printemps, je savais mais refusais d'y croire, il était le même, peut-être un peu plus exalté, si pressé d'amour que j'ai mal perçu cette urgence qu'il avait à vouloir me départir de ma pudeur, de cet empressement à vouloir de moi des mots que je ne réserve qu'à l'homme de ma vie. j'ai eu du mal à lui expliquer que je ne pouvais l'aimer comme il l'aurait voulu, on s'est un peu écorchés par courrier, et puis on s'est vite, très vite pardonnés nos maladresses réciproques. Il a suffit de quelques mots au téléphone.

Puis tout est allé si vite; il ne s'est plus alimenté; s'est affaibli rapidement, la maladie l'a dévoré, animal sauvage et sans pitié, alors qu'il était pleinement conscient de ce qui lui arrivait et pleurait à chaudes larmes cette vie qui le quittait alors qu'il n'était pas prêt, mais qui le quittait si lentement qu'il a vu son corps partir doucement alors que son esprit le torturait sans relâche.

Ses enfants étaient auprès de lui et j'ose à peine imaginer ce qu'ils ont eux-mêmes subit de chagrin et d'impuissance, alors que nous étions si loin de lui...

J'ai voulu poser là les photos prises lors du dernier printemps de sa vie. Impossible de les récupérer, elles restent bloquées dans mon portable et son sourire malicieux ne veut pas envahir la toile. j'essaierai plus tard, une fois encore, de récupérer ces moments de bonheur simples pour les offrir à ses enfants, en attendant nous ses amis  avons reçu cette dernière photo en guise de testament, avec un très joli commentaire, écrit de sa main hésitante, une preuve de courage et d'amour qui ne nous quitte pas.
je passe chaque jour devant cette photo où se lit toute la tendresse du monde et je me dis qu'il est toujours là, quelque part, derrière le papier glacé, et surtout à travers ses enfants qui sont sa belle continuité. Nous ne sommes qu'au début d'une longue correspondance, je l'espère, la petite flamme à jamais transmise et qui ne s'éteint pas.

Un texto bref, un matin tôt: Séraphin est parti. Dis, quand reviendras-tu?

Seraph_encore_et_toujours"la mort n'est pas une séparation, car l'Amour existe encore et toujours". SERAPHIN

Merci à tous les enfants de notre cher Séraph de m'avoir autorisé à publier ce texte.

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01 octobre 2009

seule

Petite, elle allait à l'école comme on va à la guerre, la peur au ventre, la rage au coeur, les poings serrés.

Plus tard, même combat, la violence de l'adolescence en plus. Elle cognait la grisaille des murs à grands coups de tête, pour y trouver les barreaux cachés, elle n'était pas duppe, elle ne valait rien. Il lui semblait qu'il suffisait d'y croire très fort pour ne pas exister, mais sa différence la rendait trop visible et le vent ne balayait pas ses regards affolés.

Elle avait renoncé à se fondre dans la masse, et pourtant elle se rangeait sagement au coup de sifflet, soulagée d'être enfin délivrée de la récréation, du regard suspect ou condescendant des autres, de leur curiosité malsaine à son égard, de se besoin qu'ils avaient de se rassurer de n'être pas comme elle.

Elle avait fini par connaître un semblant d'intégration, à force d'efforts, à s'oublier un peu plus dans la conformité.

On avait même fait d'elle, en son temps, une des coqueluches du collège, elle plaisait, quoiqu'elle en croit, il était de bon ton de faire sa conquète, d'autant que l'enjeu fut délicat, elle ne croyait en rien à ces jeunes garçons si faux d'empressement, et les repoussait, la plupart du temps, sans même en avoir conscience.

On se lassa d'elle dès qu'elle eu trop de peines pour écouter celles des autres, elle fut à nouveau seule et la pluie sur ses joues eut à jamais le goût de l'amertume.

Peut-on transmettre ses chagrins d'enfant, se demande-t-elle aujourd'hui, pourquoi faut-il prendre perpet pour n'avoir pas su prendre, le premier jour de la première rentrée, le chemin sans vague des écoliers.

Se peut-il qu'il souffre autant qu'elle a souffert? sa vie s'entacherait alors de regrets coupables, et elle n'a pas le droit à cette erreur, pas une encore...

Une guerrière abandonique, une guerrière quand même, elle a , après tout, gagné d'autres combats. Je voudrais coire en elle, si, par hasard, nos destins se croisaient.

la_cape

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02 août 2009

Je hais les Grandes Surfaces

Il ne sait plus bien où aller, où est-il d'ailleurs, ce grand échalas aux cheveux couleur paille, le torse voûté sur son caddy, un tee-shirt trop large baillant sur sa silhouette efflanquée, le jean usé tombant en accordéon sur des baskets avachies, le regard bleu perdu sur une vague liste ("ne pas oublier le chat..."). Il est arrêté au milieu de la foule du samedi, des familles furibondes s'écharpent le repas du soir en bousculant rageusement tout ce qui se met en travers. Un gamin obèse se pend, désespéré, à la cuisse de sa mère qui lui refuse le bonbon qui ne changera plus grand chose, mais, bon sang, qui l'aurait fait taire!

Il est là, ballotté d'un rayon à l'autre, sans trop savoir comment il y est parvenu, il est perdu, seul, happé par le néant et sa vie lui échappe, d'un coup, dans le flot des autres qui ne le voient même pas. La trentaine passée, dix années d'aventures sans lendemain, des corps et des mots interchangeables, des petits matins vides, cent ans de solitude... échouer au rayon bière, prendre une Mort Subite, autant en finir!

Et moi je l'aperçois, je vois l'absence qui s'installe et je le trouve beau, ce si jeune homme, ce vieil enfant abandonné, je voudrais le prendre dans mes bras, l'arracher à la médiocrité des jours, être son âme soeur, le nourrir de mes rêves, lui offrir la fille qui restera enfin, un matin, dans le lit trop étroit, le regardera, attendrie et se dira "c'est lui".

Lui, comme toujours, se réveillera seul, le parfum de la belle emplira la chambre et il refermera les yeux, résigné. Une porte qui s'ouvre, un sourire triomphant, des croissants chauds et le bonheur, enfin!

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23 juin 2009

Il voulait pas crever...

vian_bureauCela fait aujourd'hui cinquante ans que Boris VIAN nous a quittés. Pourtant, bien au-delà de mes lectures adolescentes, ses textes auront laissé en moi une trace indélébile, un état d'esprit qui a façonné l'idée que je me faisais du monde et m'a aidée à tracer mon chemin en gardant en mémoire ce que peut être un esprit libre, un exemple intemporel du mot voyageur, qui se plie à toutes les fantaisies d'un homme qui sait ce qu'il ne veut pas.

Ce génial touche à tout, ce dandy cultivé, à été si innovant en son temps qu'il fut le plus souvent incompris, pire, il fut l'objet du scandale, lui qui avait tant besoin de reconnaissance...

C'est grâce à lui que les plus grands musiciens de Jazz sont venus jouer en France, de son idole absolue, Duke Ellington, au prince du be-bop, Miles Davis, en passant par Dizzy Gillespy, pour ne citer qu'eux.

jean_sol_partre

vian_et_potes

Sartre et Beauvoir faisaient partie de ses proches, Prévert était son voisin et ami, Greco sa muse, Mouloudgi et Salvador ses interprètes, il baignait dans la legèreté de vivre avec la gravité du désespoir, pratiquait l'auto-dérision au vitriol et faisait mourir Chloé pour vivre un peu plus, essoufflant dans l'énergie de sa trompinette son propre nénuphar.

trompinette

Non, définitivement, Boris n'est pas mort, et c'est un bel hommage qui lui a été rendu le 18 juin, sur ARTE, l'occasion de goûter encore la modernité de ses textes, de le voir se réjouir d'être toujours de ce monde, avec se grands yeux graves qui démentent parfois le sourire si généreux de cet ami fidèle et affectueux. Le Grand Équarrisseur nous enterrera tous!

vian_soirees_parisiennes

"Quand j'aurai du vent dans mon crâne

Quand j'aurai du vert sur mes osses

P'tête qu'on croira que je ricane

Mais ça sera une impression fosse"...

Boris VIAN, tiré du recueil "je voudrais pas crever"

vian_l_improbable

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13 juin 2009

Au jardin

Les pivoines et les pavots m'offrent un  festival de couleur, on croirait un concours de beauté, chacun s'apprête, se gonfle, s'ouvre à outrance, laissant entrevoir un décolleté vertigineux, rivalisant d'éclat, plus arrogants les uns que les autres. Le lavandin, plus modeste, pointe discrètement ses teintes sobres, attend encore un peu avant de dévoiler la couleur profonde de ses petites fleurs. Les fraises des bois s'empourprent timidement, après le pluie des derniers jours, j'en écrase une poignée à ma bouche, gouttant sans pitié au délice sucré qui s'empare de mes papilles. En arrachant rageusement une toufffe d'orties, j'ai surpris une petite grenouille couleur or qui y prenait le frais. Nous n'avons osé bouger ni l'une ni l'autre, j'ai fais quelques pas en arrière pour laisser mon hôte se dégager. La digne princesse s'en est allée, déçue, je ne suis pas le fameux Prince Charmant dont on lui cause depuis si longtemps. Mes rouges pensionnaires sont venues en curieuses goûter les brassées d'herbe arrachées au jardin. Elles restent à distance respectueuse du fil électrique qui protège mes futurs légumes de leur gourmandise, mais n'en pensent pas moins. Les sonnailles s'en retournent à leurs veaux, qui  n'ont pas osé suivre. Ils partent en courant jusqu'en bas du pré et font, presque en vague, des sauts de cabris, le cul en l'air.

Je somnole un moment dans la chaise longue, pas de clients pour interrompre ma pause "jardin".

Mon souffle s'alourdit, au bord du sommeil, je reste là, à la frontière des rêves et je sens mon visage enveloppé de soleil.

Depuis combien de temps n'avais-je senti tant de sérénité?

j'ai troqué mes plaques d'immatriculation 06 contre celles de ma nouvelle vie, je me fond dans le paysage et les gens, qui me connaissent tous maintenant, ne me prennent plus pour une touriste niçoise. Ils savent que je viens de la montagne, ne me demandent plus si l'hiver ici ne me fait pas peur, j'ai déjà vécu toutes les saisons, et même le pire été...

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05 juin 2009

Missive confuse

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Cher Toi,

Fus-tu île ou bien aile

Peu m'importe

Pourvu que tu m'emportes

Et qu'en tes yeux le ciel se noie

Pourvu que mes mots d'elle

Transportent ton émoi

Pourvu que je te touches

Que mes maux dans ta bouche

Offrent une brève idylle

Dans le coeur d'Elle ou Il

Pourvu que tu me lise

Comme on frappe à ma porte

Et que souffle une bise

Au gré des lettres mortes.

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24 mai 2009

Quelque part...

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A force d'y croire, je suis arrivée quelque part...

Deux années d'acharnement,  à me battre comme je n'aurais pas imaginé, à pleurer de rage, d'impuissance, de désir frustré, à brûler une terre haïe de mes larmes de fiel, à me soumettre presque à l'intolérable échec, à me maudire d'impuissance, à éspérer encore, à éspérer sans cesse et à gagner enfin.

A avoir tant désiré, je ne crois pas encore, il m'arrive de errer de pièce en pièce, de terre en terre, en criant tout bas "c'est chez moi, chez moi"...je tremble encore de me réveiller dans d'improbables lieux, ou je me trouvais, il y a peu, ou je n'existais plus, ou ma vie s'étiolait dans le regret d'ici.

Alors, il faut que je l'écrive pour y croire peut-être, pour y croire vraiment, être sûre de n'être pas dans une parenthèse enchantée qu'un simple souffle ferait disparaître, la peur ne m'a pas quittée...

Et pourtant me voila droite et pleinement éveillée, mes yeux s'écarquillent pour mieux s'imprégner de ce qui leur échappait sans pitié, il y a si peu de temps encore.

J'ai l'impression de jouer encore un rôle, faut-il que le théâtre me manque, le rôle de celle qui a cru en ses rêves et forcément les a atteints.

Les voisins viennent saluer les nouveaux venus, cela pourrait-il être nous? Je souris, je n'écoute pas, je contemple, béate ma réalité et je réponds, au hasard, une politesse ravie et décalée. Ils vont me prendre pour une folle; peut-être, à force d'attente, le suis-je devenue un peu, peut-être est-ce du bonheur, va savoir, je ne me rappelle plus, il faut que je réapprenne.

La fenêtre du bureau est ouverte au soleil et les cloches de mes rouges pensionnaires rythment mes mots. Elles happent l'herbe fraîche et tendre du printemps, sans état d'âme, les belles Salers, suivies de leurs petits veaux perdus sur ces nouvelles pâtures.

Pour elles, que je sois là ou non n'a aucune importance, c'est leur pays depuis toujours, je leur offre juste une estive nouvelle, un été de verdure.

A force d'y croire, je suis arrivée quelque part.

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28 mars 2009

Je m'en vais...

Un bon mois sans pouvoir ni lire, ni être lue, pour reprendre le cours de la vie là où je l'avais laissé, il y a un an, les derniers cartons m'arrachent à la médiocrité, je suis fatiguée mais heureuse...

je vous embrasse, vous que je lis tendrement,

A très bientôt.

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21 mars 2009

..."pourquoi tu me visais?"

Alain Baschung va me manquer, il me manquait déjà quand j'ai vu surgir cette ombre de lui aux Victoires de la Musique. Il respirait la souffrance, son corps meurtri était en route pour le dernier voyage, alors que sa voix à peine brisée nous offrait sa dernière mélopée, "j'sais pas pas pas...", nous laissait-il croire.

Je n'ai pas pu détacher mon regard de cette frêle silhouette, si belle et déchirante, j'ai bu les mots comme un vampire, jusqu'à la denièrre goutte, en serrant fort les poings pour qu'il ne fléchisse pas, agrippé à l'amour que le public ému lui portait.

Il y avait de la communion dans l'air, l'adieu conjugué à l'espoir, l'envie de croire jusqu'à tard que rien n'était encore perdu, et tant d'amour encore, à donner, à recevoir.

Mes larmes ont accompagné son départ, et ses mots dans ma tête se sont bousculés et conjugués les uns aux autres, "comme un leggo", étranges et poétiques, mêlant l'imaginaire à la mélancolie du monde, un zeste d'humour noir, quelques jeux de maux tortueux.

Je l'écoute à l'envie, pour me rassurer, me dire qu'il ne partira jamais vraiment, parce qu'il est unique et un peu de chacun de nous.

Il aurait pu écrire "Les fleurs du mal", il est mort à la fleur de l'âge, ses mots me visaient, je suis à jamais touchée.

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