C'est une enfant blonde, au teint pâle et aux yeux de chat. Elle est seule dans l'appartement, à moins que sa mère ne soit encore blottie au fond du lit, coupée depuis longtemps des autres par les maladies imaginaires qui la terrassent depuis toujours.

La petite fille est dressée sur une chaise en formica prise dans la cuisine, le regard happé par le miroir-soleil, brillant de laideur, rutilant de mauvais goût. Quelque chose l'hypnotise, bien au-delà de la fascination de sa propre image. Elle cherche, dans ce regard impénétrable, ou se cache son âme, la vraie personne, celle qui a tant de choses à dire, et reste, impuissante, murée dans son silence. Par où trouver la brèche qui la rendra visible aux yeux du monde, comment dire ce besoin de vivre étouffé par la mélancolie, l'ennui, la solitude...

Elle a beau vouloir y croire, elle ne perçoit que le jaune irisé qui donne un éclat un peu étrange à son regard, une profondeur qui dépasse l'enfance; mais son âme se cache et elle se perd à oublier le miroir, les murs se referment et la solitude, écrasante, prend à nouveau le pas.

Quelque chose la ramène vers le réel, peut-être est-ce le râle de la mère, ce besoin permanent qu'elle a d'être protégée, laissant à sa fille le rôle qui devrait pourtant lui incomber, rognant à jamais l'innocence et la légèreté.

C'est elle, la mangeuse d'âme, l'enfant en a vaguement conscience, elle lui en voudra, c'est sûr, elle souffrira des maux d'une femme blessée, trop en manque d'amour pour pouvoir en donner.

L'enfant range sagement la chaise dans la cuisine et retourne, résignée, au silence de la mélancolie.