Ma version de l'histoire:

C'est la pleine lune. Ils se réveillent chaque demie-heure. Il faut tout de même dormir un peu...

Réveil à minuit: ne pas paniquer, exiler les tensions et s'habiller à la hâte. Ils le savaient, elles sont parties. Les sauvages agnelles ont pris de la hauteur, explosant la clôture.

Ils se sont séparés à contre-coeur, courant chacun un pan de montagne à la recherche des fugitives.

Troupeaux multiples et épars, disséminés dans la nuit claire, mouchetée de laine.Ne pas se laisser envahir par le désarroi provoqué par cette immensité souvent hostile. Ils savent y faire et doivent se faire confiance.

Surmonter la fatigue quand on n'a guère plus de vingt ans n'est pas si difficile, ils l'apprendrons, ils ont encore beaucoup à apprendre.

En attendant, ils testent malgré eux leur endurance, et pas seulement celle qui leur est nécessaire à courir la montagne, mais aussi leur endurance de couple balbutiant.

A l'aube, il arrive premier et s'inquiète pour elle. Elle finit bien-sûr par le rejoindre et je les vois, malgré l'épuisement, heureux de se retrouver. Le troupeau est à nouveau au complet, du moins l'éspèrent-ils...

Attablés devant un copieux petit-déjeuner, ils reprennent leurs esprits, ou peut-être se perdent-ils dans la nébuleuse des songes que la nuit blanche leur a volé?

Leus yeux se ferment, mais le jour nouveau leur interdit le repos.

Elle, une larme a perlé de ses yeux clos: est-ce le soulagement d'un heureux dénouement, ou la terreur d'autre nuits à venir?

Sans doute un peu des deux, ou la pluie sur ses joues.

Dans quelques jours, le troupeau sera augmenté d'une centaine d'adultes.Celà changera le cours du temps, les nuits seront vraiment des nuits, pleines de rêves appaisés, les jours seront vraiment des jours, vers la course tranquille à l'herbe fraîche à laquelle aspire un troupeau, un vrai.

Ce sera leur première et plus dure transhumance, et le but, chaque printemps, d'une vie de berger.

 

Elle raconte:

C'esr la pleine lune. C'est une chance car on les trouvera dans la nuit. C'est terrible, je sais qu'elles ne nous laisserons pas de répit. Le réveil est mis à minuit, il faut tout de même dormir un peu.

Connerie de jeunesse que d'avoir dit au patron qu'on avait déjà gardé un troupeau d'agnelles!

Ces salopes nous séchent, nous épuisent, jour après jour.

Photo de moi mangeant froid sous le parapluie de berger, transie sous l'orage, pâle sourire...

Le réveil sonne: elles ont déjà explosé la clôture!

Cavalcade épuisée, la montagne nous happe, il faut se séparer. Les Blanches n'ont pa encore l'instinct grégaire. Des tâches claires et mobiles éclaboussent la nuit aux quatre coins de l'estive. J'ai froid. J'ai peur. Les chiens aboient furieusement après ce troupeau éclaté.

Je m'égare dans les creux obscures, peur de ne pouvoir les ramener, d'en oublier. Désarroi.

Au petit jour, tu as déjà atteint le parc avec une partie des bêtes. Tu m'aides à ramasser le lot que j'ai péniblement poussé jusqu'à la couchade.

Une fois le troupeau rentré, un peu de répit, avaler du pain et du thé chaud, se refaire.

Il va falloir compter pour être bien sûrs d'avoir toutes les bêtes, et une journée de plus à courir...

Mes yeux se ferment seuls, quelques larmes s'échappent. Me blottir dans tes bras.

 La semaine prochaine, le patron nous porte une centaine de brebis pour stabiliser le troupeau.

Encore une semaine à tenir...je le hais!

Je suis bien trop fière pour le dire, mais je n'en peux plus. Je suis pourtant une bonne bergère...

Les semelles de mes chaussures sont devenues lisses, je glisse en marchant sur les pierres, j'ai perdu huit kilos, et pourtant j'aime cette vie sans concession, passionnément.

La transhumance est la vraie came du berger, et je sais qu'à chaque printemps, quand l'air de la Crau deviendra irrespirable, je ne désirerai qu'une chose: ma montagne!

 

Il raconte:

Saloperie de pleine lune. Je me réveille chaque demie-heure. Encore une heure à tenir avant d'aller au parc. Tu te débats dans ton sommeil.

On se supporte mal, trop de tension dûe à la fatigue. Ces garces d'agnelles nous mettent à rude épreuve.

Tu panique vite, ça ne sert à rien. Et puis dans une semaine Christian nous aura mené les brebis, ça ira mieux.

Je suis claqué, mais bien trop fier pour le reconnaître. Les chiens ne valent rien, ces bâtards sont trop agressifs, on l'à déjà payé cher et j'ai peur qu'ils mordent encore à la faveur de la nuit.

Minuit: levés en sursaut, nos habits encore humides de l'orage de la veille. Tu es pâle, les traits tirés: on doit se ressembler à cette heure de la nuit.

Approcher le parc de nuit: pas un bruit de sonnailles, elles sont parties, encore. Calmer le stress, se séparer. Je sais que l'idée de courir seule la montagne la nuit t'angoisse. Surtout ne pas te laisser entrevoir que moi aussi, je suis mal. Quel choix a-t-on?

Il faut multiplier les chances de les ramener toutes avant le jour.

Demain, elles nous foutrons la paix, trop épuisées d'avoir grimpé la nuit. Parce que jamais elles ne descendent, non, l'herbe est plus verte en haut, toujours plus haut. Arrivé au-dessus de la clapière, j'en vois une trentaine qui parade. Il y en a mille huit-cent en tout, on est très loin du compte!

Putain, que la nuit est longue, de petits lots en petits lots, de plus en plus haut...

J'arrète là, advienne que pourra, je descend les agnelles que j'ai trouvé, je croise les doigts pour que tu ramène le reste.

Arrivé au parc, démêler la clôture, faire rentrer les bêtes en calmant les chiens, et t'attendre...

Presque une heure que je t'attends, toujours rien. Si je pars à ta rencontre, elles sont capables de s'échapper à nouveau. Dilemme...

Te voilà enfin, je t'entends, je les entends, je crois qu'on a tout ramassé, mais il va falloir vérifier. Compter.

Un petit-déjeuner à l'aube, sans un mot. J'entends ton ras-le-bol, je ravale ma somnolence.

Pour un peu, on s'endormirait, assis face-à-face, la tête affalée sur la table. Tu pleures? te prendre dans mes bras...