06 décembre 2009
allegresse (suite)
Il ne sait plus très bien comment ils en sont arrivés à se réfugier dans ce petit bistrot, elle l'aura sans doute entraîné dans son sillage en inclinant légèrement la tête, ils ont descendu la rue du Baillage en allongeant le pas sur les pavés esseulés et le froid les aura poussé dans cet endroit incongru. Deux chocolats fument dans des tasses douteuses, mais la beauté du visage qui l'observe le détache du cadre bien mal accordé. la patronne mâchonne sans l'allumer un de ces petits cigares puants qu'on extirpe d'une boîte métallique couleur café. Elle les reluque sans bonhomie, sans doute désireuse de pouvoir tirer enfin une bouffée de l'infâme mégot. Ça sent l'urine et le journal moisi, la pièce est petite et noire, le mobilier d'une autre époque, il fait sombre, mais peu importe.
Elle a défroissé ses cheveux en secouant délicatement sa tête en arrière, a ôté son manteau pour laisser découvrir une robe de laine aussi rouge que le chapeau, épousant un corps souple et fluide, plutôt longiligne, comme il l'avait imaginé. Comme il l'observait sans retenue, elle rit à nouveau et il se sentit ridicule, le regard figé, la bouche légèrement entrouverte, il avait poussé sa casquette de gavroche en arrière, instinctivement, pour mieux apprécier la scène un peu surréaliste qui se déroulait devant lui. Il en avait oublié de se découvrir et suffoquât soudain dans sa veste de cuir. A son tour, il se défit donc de ses oripeaux, sous l'oeil amusé de la belle. Elle lui trouva fière allure, mince et halé encore, le cheveu noir corbeau, enveloppé dans un pull chiné qui ne pouvait qu'être fait "main" et un vieux jean passé si étroit, qu'il ressemblait à une liane.
Ils soufflaient frénétiquement sur le chocolat trop chaud en attendant un mot de l'autre, le regard troublé. Elle commença, je crois, lui dit en quelques mots comptés le chaos de sa vie, la beauté sereine de ce village qui l'avait décidée à se poser ici, pour quelques temps au moins, histoire d'y voir clair, de prendre du recul, selon la formule consacrée. Il l'écoutait sans oser l'interrompre, la sentait fragile, imprévisible, ne voulait pas que cesse cette parenthèse enchantée. Elle s'enhardit donc, encouragée par cette intimité nouvelle, il lui murmurait des "je comprends" qui semblaient si sincères qu'elle s'y jeta dedans.
Et lui? Que faisait-il donc dans ce bout du monde? Se pouvait-il qu'il y vive, ou était-il de ces touristes du silence qui venaient glaner l'histoire des vieilles pierres, loin des visites guidées?
C'est drôle, dit-il, je suis le guide!
01 octobre 2009
seule
Petite, elle allait à l'école comme on va à la guerre, la peur au ventre, la rage au coeur, les poings serrés.
Plus tard, même combat, la violence de l'adolescence en plus. Elle cognait la grisaille des murs à grands coups de tête, pour y trouver les barreaux cachés, elle n'était pas duppe, elle ne valait rien. Il lui semblait qu'il suffisait d'y croire très fort pour ne pas exister, mais sa différence la rendait trop visible et le vent ne balayait pas ses regards affolés.
Elle avait renoncé à se fondre dans la masse, et pourtant elle se rangeait sagement au coup de sifflet, soulagée d'être enfin délivrée de la récréation, du regard suspect ou condescendant des autres, de leur curiosité malsaine à son égard, de se besoin qu'ils avaient de se rassurer de n'être pas comme elle.
Elle avait fini par connaître un semblant d'intégration, à force d'efforts, à s'oublier un peu plus dans la conformité.
On avait même fait d'elle, en son temps, une des coqueluches du collège, elle plaisait, quoiqu'elle en croit, il était de bon ton de faire sa conquète, d'autant que l'enjeu fut délicat, elle ne croyait en rien à ces jeunes garçons si faux d'empressement, et les repoussait, la plupart du temps, sans même en avoir conscience.
On se lassa d'elle dès qu'elle eu trop de peines pour écouter celles des autres, elle fut à nouveau seule et la pluie sur ses joues eut à jamais le goût de l'amertume.
Peut-on transmettre ses chagrins d'enfant, se demande-t-elle aujourd'hui, pourquoi faut-il prendre perpet pour n'avoir pas su prendre, le premier jour de la première rentrée, le chemin sans vague des écoliers.
Se peut-il qu'il souffre autant qu'elle a souffert? sa vie s'entacherait alors de regrets coupables, et elle n'a pas le droit à cette erreur, pas une encore...
Une guerrière abandonique, une guerrière quand même, elle a , après tout, gagné d'autres combats. Je voudrais coire en elle, si, par hasard, nos destins se croisaient.
02 août 2009
Je hais les Grandes Surfaces
Il ne sait plus bien où aller, où est-il d'ailleurs, ce grand échalas aux cheveux couleur paille, le torse voûté sur son caddy, un tee-shirt trop large baillant sur sa silhouette efflanquée, le jean usé tombant en accordéon sur des baskets avachies, le regard bleu perdu sur une vague liste ("ne pas oublier le chat..."). Il est arrêté au milieu de la foule du samedi, des familles furibondes s'écharpent le repas du soir en bousculant rageusement tout ce qui se met en travers. Un gamin obèse se pend, désespéré, à la cuisse de sa mère qui lui refuse le bonbon qui ne changera plus grand chose, mais, bon sang, qui l'aurait fait taire!
Il est là, ballotté d'un rayon à l'autre, sans trop savoir comment il y est parvenu, il est perdu, seul, happé par le néant et sa vie lui échappe, d'un coup, dans le flot des autres qui ne le voient même pas. La trentaine passée, dix années d'aventures sans lendemain, des corps et des mots interchangeables, des petits matins vides, cent ans de solitude... échouer au rayon bière, prendre une Mort Subite, autant en finir!
Et moi je l'aperçois, je vois l'absence qui s'installe et je le trouve beau, ce si jeune homme, ce vieil enfant abandonné, je voudrais le prendre dans mes bras, l'arracher à la médiocrité des jours, être son âme soeur, le nourrir de mes rêves, lui offrir la fille qui restera enfin, un matin, dans le lit trop étroit, le regardera, attendrie et se dira "c'est lui".
Lui, comme toujours, se réveillera seul, le parfum de la belle emplira la chambre et il refermera les yeux, résigné. Une porte qui s'ouvre, un sourire triomphant, des croissants chauds et le bonheur, enfin!
29 novembre 2008
Le miroir
C'est une enfant blonde, au teint pâle et aux yeux de chat. Elle est seule dans l'appartement, à moins que sa mère ne soit encore blottie au fond du lit, coupée depuis longtemps des autres par les maladies imaginaires qui la terrassent depuis toujours.
La petite fille est dressée sur une chaise en formica prise dans la cuisine, le regard happé par le miroir-soleil, brillant de laideur, rutilant de mauvais goût. Quelque chose l'hypnotise, bien au-delà de la fascination de sa propre image. Elle cherche, dans ce regard impénétrable, ou se cache son âme, la vraie personne, celle qui a tant de choses à dire, et reste, impuissante, murée dans son silence. Par où trouver la brèche qui la rendra visible aux yeux du monde, comment dire ce besoin de vivre étouffé par la mélancolie, l'ennui, la solitude...
Elle a beau vouloir y croire, elle ne perçoit que le jaune irisé qui donne un éclat un peu étrange à son regard, une profondeur qui dépasse l'enfance; mais son âme se cache et elle se perd à oublier le miroir, les murs se referment et la solitude, écrasante, prend à nouveau le pas.
Quelque chose la ramène vers le réel, peut-être est-ce le râle de la mère, ce besoin permanent qu'elle a d'être protégée, laissant à sa fille le rôle qui devrait pourtant lui incomber, rognant à jamais l'innocence et la légèreté.
C'est elle, la mangeuse d'âme, l'enfant en a vaguement conscience, elle lui en voudra, c'est sûr, elle souffrira des maux d'une femme blessée, trop en manque d'amour pour pouvoir en donner.
L'enfant range sagement la chaise dans la cuisine et retourne, résignée, au silence de la mélancolie.
24 septembre 2008
Elle revient...
Elle s'est égarée dans les rayons chamarrés de la belle boutique,et c'est Noël partout où ses yeux se posent, elle oubli tout, le décors, dehors, celui qu'elle n'a pas choisi, ces journées mornes qui lui laissent des cernes, tant elle s'étiole à se mettre en scène devant des imbéciles...
Elle tournoie dans les tissus chatoyants et se grise de leur beauté tangible, elle danse en rêve, et chaque pièce, unique, s'offre à l'arrondi de ses bras, elle s'enhardit à chanter, doucement, "je suis Princesse de chiffons, tous ici sont précieux, je les veux, je les veux...
Puis la petite robe arc-en-ciel l'envoûte, la happe, tournoie autour de ses hanches avant même qu'elle ne se soit souvenue de l'avoir prise, son corps étourdi chancelle de volupté, sa peau est devenue soie, son Amour est devenu Roi et rien, non, rien n'existe plus fort que ce tissu multicolore.
Elle quitte enfin la boutique, serrant fébrilement le morceau de tissu caché dans un petit sac couleur or.Elle le sait bien, ce trésor pour un temps enfoui rejaillira comme une fête dans un décor qu'elle aura choisi sur une scène où elle jouera vraiment sa vie.
Elle reviendra...
