papa

Mes yeux ont trébuché sur ce bout de photo sorti de son contexte: ton mariage. Je ne voulais que toi; ni la femme, ni l'enfant; juste ma peine nue. Je suis frappée par la beauté dure et fantomatique de ce visage, il me fait un peu peur. Ce jeune homme n'est plus du monde des vivants, ses yeux sont déjà morts, ils me glacent le sang. Je sais que c'est le découpage, l'image vieillie, la mauvaise qualité de l'agrandissement, ce corps qui, privé de celle qui l'accompagne, semble en déséquilibre, prêt à tomber dans le néant qui l'emportera plus tard. J'ai toujours pensé qu'il savait; il vivait dans l'urgence, avec un goût excessif de l'absolu et de la perfection que j'ai tant déçu, ingrate petite fille...

Il m'aimait, maladroitement, de façon irrationnelle et tyrannique; il m'aimait avec indécence, sans aucune pudeur et sans concession. Il m'étouffait, souvent, il m'écrasait, parfois, me voulait à son image et recommençait le brouillon à m'en briser l'âme. Mais il m'aimait si fort que son absence a envahi ma vie et qu'il m'a fallu attendre d'avoir eu son âge et même plus pour pouvoir coucher des mots sur ma souffrance.Parfois, le temps me donne l'illusion que la plaie est cicatrisée, et un petit bout de papier l'ouvre aussi profondément que les éclats de verre qui se sont fiché dedans autrefois...

Je serai peut-être guérie quand je l'aurai montrée, cette plaie, autrement qu'avec mon visage.

J'ai hérité de sa foutue émotivité et je ne sais aimer qu'avec l'excès de la passion. J'essaie juste de n'emporter que moi, dans ce tourbillon qui m'enivre souvent, me blessant sur les parois rugueuses de la réalité.

Pas d'enfant unique dans ma maison, j'en aurais voulu dans toutes les pièces vides que tu as laissé en moi, mais  je les aient déjà bien remplies...